Cher journal,

 

Voilà 12 ans que je suis enfermée dans une routine boulot-marmots-dodo de plus en plus pesante.

Un établissement qui a subit quelques crises et changements de direction, des conditions de travail pas toujours au top, une ambiance qui se dégrade, un planning qui change tous les quatre matins, un manque de moyens et la fatigue/lassitude de devoir se battre contre le courant comme une petite embarcation perdue dans la tempête qui cherche à rejoindre le rivage en bravant des creux de 30 mètres et qui ne voit jamais, jamais, ce foutu rivage arriver.

Bienvenue dans le monde du paramédical où les infirmières doivent se battre quotidiennement pour essayer de travailler dans les conditions les moins pires possibles. Des bâtons dans les roues (que dis-je, des troncs !), des grains de sable dans les rouages (voir la plage entière) ...

Même quand tu t'organise au max, quand tu pense que cette fois, c'est obligé que tout roule ! Ben tu peux être sûr que ça va foirer quand même, que tu vas courir, stresser, re-courir ... Ah oui au final ça va marcher, mais à quel prix ! Tu as vidé tes surrénales et même si tu ne croyais pas ça possible tu arrives encore à rester zen alors que ton quota de patience est descendu à -8000.

Mais tu tiens le coup. Longtemps.

Un jour ton mal de dos s'aggrave. Tu commences à avoir mal à la jambe et tu termine régulièrement la journée en boitant.

Mais tu tiens le coup. Longtemps.

Un arrêt maladie ? Non non ça va aller !

Des séances de kiné ? Pas le temps ! Après le boulot y a les gosses et la maison et puis tu sais en plus avec ces horaires qui changent d'une semaine sur l'autre on peut rien prévoir.

Les mois passent. La douleur est de pire en pire. Tu dois te shooter avec un cocktail antalgique/anti-inflammatoire avant chaque prise de poste pour espérer réussir à tenir tes 7h debout.

A cette fatigue physique et morale s'ajoute cette horrible impression de passer à côté de ta vie. De te faire bouffer par ton boulot alors que tu as toujours juré de faire passer ta vie privée avant ta vie professionnelle.

Tu vas quand même chez l'ostéopathe. Comme tes dernières radio datent de plus de 5 ans, il te prescrit un scanner.

Et là tu te rends compte que tu as une invitée dans ta colonne vertébrale (en plus de la double scoliose qui te tient compagnie depuis des années). Une pute d'hernie discale.

Le médecin du travail te conseille (vu ton "jeune" âge) de te recycler pour ne pas continuer à bousiller ton dos. CARREMENT ! Ça fait 12 ans que je suis infirmière, qu'est-ce que tu veux que je fasse d'autre crétin ?!

Commencent les pourparlés avec ta direction. Il faut te sortir de ce service qui ne te convient plus.

Tu essayes une première infiltration qui marcherait 2 semaines.

On te propose un autre service. On te vend un poste "idéal". On te fait encore poireauter 6 mois avant de t'y mettre. En attendant tu continues à te flinguer et tu douilles.

Mais tu tiens le coup. Longtemps.

Enfin tu prends tes fonctions. Et tu te rends compte qu'au final tu as troqué la peste contre le choléra. C'est encore pire. Non seulement la charge physique de travail est décuplée mais en plus t'as un planning A CHIER !

Y a des moments tu paniques, t'es à la limite de la dépression mais quand tu demande au médecin du travail il te dit qu'il ne peut rien faire de plus et que la prochaine étape c'est l'incapacité. Qui dit incapacité dit licenciement et dit chômage.

Alors tu continues, résignée.

Tu cogites un peu chez toi quand les gosses sont couchés. Tu finis par te dire que la seule solution restante qui pourrait potentiellement te convenir, ce serait le travail de nuit. C'est moins lourd, tu pourrais de poser de temps en temps voir même t'allonger ... sans compter que tu verrais enfin passer les journées. A force tu finis par te convaincre que ce serait l'idéal autant physiquement que pour ta vie privée.

Jusqu'au jour où la directrice des soins de passage dans le service te vois à quatre-pattes par terre en train d'avaler tes cachetons. Tu douilles sa mère, faudrait que tu t'allonges mais y a rien pour. T'allonger à même le sol t'as déjà fait. Elle est sympa quand même et te renvoies direct chez toi à grand renfort de "Ah mais j'imaginais pas ! Fallait me dire !"... Tu te mords la langue, tu dis rien et tu files. Dans l'ascenseur qu'elle prend avec toi tu lui glisse ton idée d'un poste de nuit mais elle te répond qu'il n'y a pas de poste libre.

A la suite de ça tu te mets ENFIN en maladie parce que c'est juste pas possible de retourner bosser, tu sais très bien que tu ne tiendras pas le coup.

Dans la foulée tu tentes une deuxième infiltration. Tu en chie mais tu espère que ça va marcher.

Déception. La douleur a diminué mais elle est toujours là. Bien sûr au repos à la maison tu arrives à la gérer sans cachets ou très peu mais tu sens bien que dès que tu vas reprendre tout va repartir en barigoule.

Tu commences à re-stresser. Ton mari te dit de prolonger mais t'as pas trop envie. T'as une conscience professionnelle quand même.

Tu commences à te renseigner sur les consultations de neurochir. Tu te dis que l'opération serait la seule façon de ne pas être mise au rebus et de pouvoir continuer à travailler. Tu prends même rendez-vous. 6 mois d'attente.

Et puis au moment où ton moral touche le fond, le téléphone sonne.

C'est ta directrice des soins qui t'annonce que tu vas pouvoir reprendre le travail ... de nuit ! Un poste se libère, elle a juste attendu que ce soit sûr pour t'en parler !

Et là tu sens un poid disparaitre, limite tu décolle de ton canapé !

 

Alors ça peut paraitre insignifiant mais oui, j'ai vraiment l'impression que c'est une nouvelle vie qui va commencer pour moi, pour ma famille. Je ne vois pour le moment que des avantages tant au niveau professionnel que personnel.

J'y crois à fond, je suis persuadée que ça va le faire, j'espère ne pas être déçue.

Je commence mardi :-)